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La démocratie est indissociable du questionnement. Interrogation que n’ont cessé d’affronter les plus grands penseurs politiques modernes. Les questions relatives à l’essence de la démocratie sont abordées aujourd’hui dans un contexte où certains s’inquiètent d’un changement de régime. Pour la politologue Wendy Brown, si la démocratie jouit aujourd’hui d’une popularité sans précédent, elle n’a jamais été plus vague conceptuellement et plus substantiellement creuse (Brown, 2009). Il y a là matière à alimenter de nouvelles contributions. Ainsi, le livre publié aux éditions "La fabrique", intitulé Démocratie, dans quel état, entendait, en sollicitant des auteurs tels que Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Wendy Brown, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancière, Kristin Ross et Slavoj Zizek, lancer "des idées non conformes au discours habituel".

L’ouvrage de Myriam Revault d’Allonnes, Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, adopte une perspective plus libérale. Ce qui ne l’empêche pas, à l’instar de plusieurs des auteurs du livre de "La fabrique", tels Rancière, Bensaïd, Nancy ou Ross, de se demander si "la démocratie n’est pas un de ces "signifiants flottants" susceptibles de se charger de n’importe quel contenu symbolique". Mais le recours à Claude Lefort l’incite à penser que la polysémie du terme "démocratie" n’est pas seulement l’effet d’une insuffisance ou d’un flottement sémantique mais qu’elle résulte aussi de l’expérience d’une société insaisissable. Car, dès son avènement, la société démocratique s’est trouvée confrontée "à la dissolution des repères de la certitude". Le pouvoir, selon Lefort, est devenu "un lieu vide", ceux qui l’exercent n’en étant que les détenteurs temporaires (Lefort, 1983). La démocratie est née du rejet de la domination monarchique et de la découverte collectivement partagée que le pouvoir n’appartient à personne. Avec la destruction du corps du roi lors de la révolution française, tombe la tête du grand corps politique que constituait la société d’Ancien Régime et se produit "une désincorporation des individus" (Lefort, 1983). La société démocratique se trouve de ce fait marquée par "une perte de substance" et le pouvoir, privé de garantie transcendante, est investi en permanence par le débat sur le légitime et l’illégitime. Revault d’Allonnes ajoute que non seulement la démocratie repose sur le principe de division mais qu’elle y incite. Les conflits qui traversent la société, la persistance et le renouvellement des luttes sont inhérents à la société démocratique, non pas seulement, explique-t-elle, comme la marge de liberté ou de manoeuvre qu’elle permet, mais comme l’expression de la division sociale qui l’habite. Lefort voit dans les totalitarismes modernes, habités par le fantasme d’un corps social soudé et d’une société délivrée de la division, une sorte de réponse à l’épreuve à laquelle sont soumis les sujets démocratiques (Lefort, 1976). Revault d’Allonnes remarque que, si les tentatives pour "refaire du corps" sont des dispositifs conjuratoires face à la menace de l’indétermination démocratique, de tels dispositifs se sont très vite mis en place de l’intérieur même des sociétés démocratiques dès la chute des systèmes totalitaires. Elle relève ainsi la complémentarité entre les ouvrages de Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme et de Huntington, Le Choc des civilisations. Elle voit en effet dans ceux-ci des démarches pour fixer l’identité démocratique, soit par l’homogénéisation universelle, soit par le reserrement et le recentrage d’une identité spécifique face à une extériorité menaçante. Elle prend acte de leur échec à toutes deux : l’incertitude n’a cessé de progresser, les processus de déliaison, de décomposition se sont amplifiés sur tous les fronts. Soulignant la différence essentielle entre la reconnaissance d’une fragilité qui, malgré l’absence de garanties ultimes, ne nous interdit pas d’orienter notre action et le sentiment d’une existence dangereuse, toujours menacée, elle exprime sa préoccupation : "comment l’incertitude qui, en sens, faisait vivre la dynamique démocratique (car la démocratie est toujours "à venir") s’est-elle pervertie en une véritable hantise de l’insécurité, de la peur et de la recherche de sécurité ?"

La démocratie est plus qu’une forme juridico-politique, elle est aussi un horizon de sens et une expérience. Et Revault d’Allonnes précise : qui dit expérience dit aussi expérience subjective, dispositions et positions subjectives. Or, si Lefort nous livre des indications sur les processus de subjectivation propres à l’Ancien Régime ou aux systèmes totalitaires, on ne trouve pas chez lui d’analyse de la subjectivation démocratique. Revault d’Allonnes va dès lors se tourner vers Foucault et sa mise en cause du caractère substantiel du pouvoir. Foucault décompose en effet le pouvoir en une multiplicité de relations qui traversent, caractérisent et même constituent le corps social. Et il substitue à la question : "qu’est-ce que le pouvoir ?" cette autre question : "comment le pouvoir s’exerce-t-il ?" (Foucault, 1994). La théorie de la souveraineté qui envisage le pouvoir comme dérivant d’un foyer unique ne lui semble pas pertinente pour décrire les nouvelles modalités d’exercice de celui-ci. Observant que le pouvoir opère à partir de nombreux points, aussi "d’en-bas", et ne se réduit pas à l’opposition binaire entre dominants et dominés, Foucault juge utile d’étendre le questionnement sur la gouvernementabilité et cela jusqu’à y intégrer le rapport de soi à soi. Car, estime-t-il, les stratégies que les individus entretiennent les uns avec les autres dépendent d’abord de leur liberté. Pour Foucault, le pouvoir a un caractère productif : il construit des identités, transforme la postion des sujets et leurs discours. Mais Foucault pressent également l’action que les sujets exercent en retour sur le pouvoir par leur autocréation, leur autoproduction. Il n’y a pas de "face-à-face de pouvoir et de liberté" régi par un rapport d’exclusion réciproque mais "un jeu beaucoup plus complexe" où la liberté apparaît comme "condition d’existence du pouvoir", à la fois son "préalable" et son "support permanent" – sa disparition provoquant l’anéantissement du pouvoir en tant que tel et son remplacement par la pure contrainte(Foucault, 1994).

Le constat foucaldien selon lequel toute domination repose non sur la seule contrainte mais aussi sur un minimum de "volonté d’obéir" est également présent chez Max Weber. L’illustre sociologue allemand observe que la rationalité selon les fins, à savoir la recherche de l’efficacité et de la concordance entre les moyens et les fins, régit le monde occidental. Ce type de rationalité s’est imposé parallèlement à la sortie de l’orbite religieuse et des forces et séductions magiques –le "désenchantement du monde" (Weber, 2003). Mais l’emprise croissante de la rationalité selon les fins ne fait pas disparaître la rationalité selon les valeurs (Weber, 1995). Aucune action politique –qu’elle émane du dirigeant ou du citoyen - ne peut se régler entièrement sur des critères d’efficacité sous peine d’être soupçonnée d’être à la limite a- ou anti-politique. Les institutions et l’Etat ne peuvent donc fonder leur légitimité sur la seule rationalité selon les fins. Weber, remarque Revault d’Allonnes, noue sans cesse la requête de légitimité qui émane de l’Etat et la réponse (ou la demande) qui lui est adressée par les sujets. D’où l’intervention de la "croyance", entendue au sens large comme l’ensemble des modes de subjectivation (affects et représentation). La mise en oeuvre d’un système de domination n’est donc pas seulement un effet de la capacité d’imposition du pouvoir, elle est aussi un effet de la croyance des individus en cette même capacité. Weber distingue trois types "purs" de domination qui sont chacun étayés sur la croyance. Mais si les dominations traditionnelle et charismatique impliquent un mode de reconnaissance liée à la personne, il n’en va pas de même pour la domination légale-rationnelle qui repose sur la confiance en la codification, la régularité, la précision et la compétence objective du système. Comment expliquer alors la résurgence d’épisodes charismatiques au sein de la modernité, l’irruption récurrente des "dominants charismatiques" – démagogues, chefs de partis, dirigeants révolutionnaires ? La persistance de tels phénomènes attesterait de la subsistance d’un résidu d’irrationalité au sein même des formes apparemment les plus achevées (Weber, 1995). Mais, plutôt qu’à un résidu, Revault d’Allonnes attribue l’irrationalité persistante au sein de la rationalité maximale vers laquelle tendrait la modernité à la part de l’irréductible à cette rationalité, laquelle se dégage des travaux de Weber, Foucault et Lefort. Du fait que l’homme moderne se trouve aux prises avec des choix contradictoires qui ne s’imposent plus à lui avec une évidence incontestée, la démocratie n’est pas réductible à son fonctionnement procédural. Son exercice s’accompagne nécessairement d’un horizon de choix, de valeurs, de conflits faisant souvent appel à des affects élémentaires. C’est donc le sens de la pluralité propre à la démocratie qui fait obstacle, pour Revault d’allonnes, à la cohérence visée par la rationalité politique calculante.

On assiste depuis les dernières décennies à l’entreprise néo-libérale d’homogénéiser, de réunifier l’homme moderne. Revault d’ Allonnes ne considère pas le néo-libéralisme comme une accentuation du libéralisme classique mais bien comme une nouvelle rationalité politique. Le libéralisme instaure un rapport mouvant entre le pouvoir et la liberté, celui-là devant à la fois produire celle-ci et la réguler. Il ne repose pas seulement sur l’harmonie des intérêts mais ouvre aussi la possibilité d’une brèche entre le sujet d’intérêt et le sujet moral. Le néo-libéralisme, quant à lui, entend soumettre toutes les dimensions de l’expérience contemporaine (y compris le politique) à la rationalité économique. Il conçoit l’être humain comme un "homo oeconomicus" et envisage son expérience comme entièrement régie par la rationalité calculante. L’économie de marché n’y est plus un principe de limitation de l’Etat, "mais le principe de régulation interne de bout en bout de son existence et de son action" (Foucault, 1994) si bien que l’Etat est placé sous la surveillance du marché et non plus l’inverse. Revault d’Allonnes décèle dans l’émergence de la notion de "gouvernance", une inflexion significative en ce qu’elle assimile le fonctionnement de l’Etat (et du politique) à celui de l’entreprise. Le politologue Guy Hermet avait émis un diagnostic analogue et mis en lumière la liaison entre cette notion – à laquelle les instances européennes ont donné une substance élaborée - et la théorie néo-libérale des choix rationnels (Hermet, 2007). Dans un tel Etat managérial, poursuit Revault d’Allonnes, la référence au "bien commun" s’est effacée au profit du rapport entre les moyens et les résultats, mesuré de façon quantifiable. La concurrence devient alors la seule norme de comportement qui vaille, se substituant à l’échange, qui est la norme de la société libérale et que Revault d’Allonnes ne réduit pas à l’échange économique. On n’échange pas seulement des biens, précise-t-elle, mais aussi des mots, des paroles, des arguments, des savoirs, des biens symboliques et culturels. Une nouvelle anthropologie se met ainsi en place où les notions d’intérêt et de concurrence règlent aussi bien l’action individuelle que collective, restreignant de fait la pluralité des formes d’existence des individus. De nouveaux paramètres d’évaluation sont introduits dans toutes les sphères de la société, même celles qui touchent à des biens communs irréductibles au calcul économique : justice, hôpital, psychiatrie, culture, Université. [1] Les résistances à cette mutation [2] sont discréditées au nom de la "modernisation", qualifiées de corporatistes, conservatrices, rétrogrades, passéistes. Or, s’indigne Revault d’Allonnes, leur commun dénominateur n’est pas la défense des avantages acquis ou de privilèges, mais bien l’opposition à l’idée selon laquelle toutes les sphères de la société peuvent être soumises au même type de rapport de pouvoir, c’est-à-dire aux critères du management. L’extension de la rationnalité économique à des domaines censés lui échapper jusque-là, conduit le néo-libéralisme à façonner normativement les individus comme des "acteurs entrepreneurs" et à s’adresser à eux sur ce mode dans tous les domaines de la vie.

Le tableau que nous dresse Revault d’Allonnes de l’évolution de nos sociétés est d’une implacable lucidité. Il est aussi précieux. Car si le néo-libéralisme inspire de façon croissante les politiques publiques, dans certains pays européens, il n’avance pas à visage découvert. Le politologue allemand Detlef Sack souligne qu’outre-Rhin le discours officiel y fait peu référence (Sack, 2008). Et les hommes politiques qui se sont identifiés à lui en France, tel Alain Madelin, ont obtenu de piètres résultats électoraux. Pourtant, les idées néo-libérales ont pénétré les grands partis politiques, y compris ceux qui se positionnent sur la gauche de l’échiquier politique – rappelons, en Belgique, le rôle moteur joué par les socialistes flamands dans la "modernisation" des services publics. Avec d’autres auteurs, Revault d’Allonnes fait donc oeuvre utile en retraçant la filiation néo-libérale de certaines notions et pratiques. Peut-être s’expose-t-elle au reproche de ne pas intégrer dans sa réflexion sur la démocratie la montée de la démagogie et de la xénophobie. Elle ouvre cependant une piste dans cette direction quand elle souligne l’accentuation de la logique de similitude dans le jeu politique. Zizek illustre une telle tendance en mettant en exergue le pari pris par Berlusconi que la population va s’identifier à lui dans la mesure où il incarne ou représente l’Italien moyen (Zizek, 2009). On pourrait cependant se demander avec Hermet si une complémentarité du populisme et de la gouvernance n’est pas en passe de se créer, si l’on n’assiste pas à un partage des tâches entre deux modes de traitement des affaires publiques : "d’une part une pratique populiste et plébiscitaire au niveau de la compétition électorale assortie d’un recours à la "démocratie participative" dans les affaires locales abandonnées en partie aux représentants autoproclamés de la "société civile" ; d’autre part des méthodes relevant de la gouvernance, réservées au petit nombre, s’agissant des orientations économiques, sociales ou politiques d’envergure nationale, régionale ou globale négociées entre des acteurs cooptés protégés des humeurs trop volatiles des électeurs" (Hermet. 2007).

Revault d’Allonnes admet que la démocratie libérale fixe des "limites" aux visées de la politique, qu’elle apparaît comme la forme politique des promesses non tenues ou intenables. Telle est la raison à laquelle elle impute le fait que la gauche ne l’a jamais vraiment aimée. Mais, fait-elle remarquer, dans la rationalité néo-libérale, qui ne vise qu’à la performance, l’horizon de la promesse est totalement absent. Au moment donc où nous voyons la démocratie libérale nous échapper, nous sommes simultanément amenés à reconnaître que "nous ne pouvons pas ne pas la vouloir". Dans le sillage de Walter Benjamin, elle incite donc à "résister à la mélancolie de gauche", c’est-à-dire, à se questionner sur les dispositions subjectives qui fondent la critique de gauche de la démocratie libérale.

Bibliographie

Agamben, G., Badiou, A., Bensaïd, Brown, W., D., Nancy, J.-L., Rancière, J., Ross, K., Zizek, S., Démocratie, dans quel état, Paris, La fabrique, 2009.

L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, s.dir. Gori, R. , Cassin, B., Laval, C.., Fayard, 2009.

Brown, W., “Nous sommes tous démocrates à présent”, in Agamben, G., Badiou, A., Bensaïd, Brown, W., D., Nancy, J.-L., Rancière, J., Ross, K., Zizek, op. cit.

Foucault, M., Dits et Ecrits, Paris, Gallimard, 1994, t.IV.

Hermet, G., L’hiver de la démocratie ou le nouveau régime, Paris, Armand Colin, 2007.

Lefort, C., Un homme en trop. Réflexions sur “l’Archipel du Goulag”, Paris, Seuil, 1976.

Lefort, C., L’invention démocratique, Paris, Librairie générale française, “LeLivre de poche”, 1983.

Lefort, C., Essais sur le politique, Paris, Seuil, 1986.

Pyramides, 11, 2006/1.

Pyramides, 12, 2006/2.

Pyramides, 14, 2007/2.

Revault d’Allonnes, M., Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Paris, Seuil, 2010.

Sack, D., “Le management néolibéral en Allemagne”, Esprit, décembre 2008.

Weber, M., Economie et Société, Paris, Pocket, 1995.

Weber, M., Le savant et le Politique, Paris, La découverte, 2003.

Zizek., S., Après la tragédie, la farce ! Ou comment l’histoire se répète, Paris, Flammarion, 2010.

Jean-Paul Nassaux

notes:

[1] Voir à ce sujet les numéros que Pyramides a consacrés aux réformes de la justice (11 et 12) et des universités (14).

[2] Voir à ce sujet L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, s.dir. Gori, R. , Cassin, B., Laval, C., Fayard, 2009.