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Accueil du site - Repéré pour vous - Livres et revues - Les règles d’or du lobbying

Le livre de Stéphane Desselas et Natacha Clarac, « Les règles d’or du lobbying » se présente essentiellement comme un outil méthodologique qui décrit en détail toutes les étapes clé du processus d’influence et prodigue les conseils utiles pour tisser intelligemment son réseau parmi tous les acteurs qui jouent un rôle au sein et dans la périphérie des institutions européennes. Même si la lecture de l’ouvrage peut être utile aux professionnels, il s’adresse plutôt aux novices qui désirent comprendre les rouages de la profession avant d’entreprendre une action de lobbying. Les auteurs expriment le vœu que le lobbying se démocratise. Ils déclarent que « la démocratisation du lobbying offrira aux décideurs publics la possibilité d’avoir accès à une plus grande variété de points de vue pour leur permettre de définir l’intérêt général en toute connaissance de cause ».

Tout comme il est légitime de douter que le lobbying constitue une pratique favorable à l’intérêt général, nous pensons qu’il est également nécessaire d’écouter ceux qui pensent que « le lobby contribue à la démocratie en apportant de l’information essentielle aux responsables publics » (Les coulisses de l’influence en démocratie, Marie-Laure Daridan et Aristide Luneau).

En guise d’illustration, l’ouvrage comporte un chapitre constitué de témoignages de représentants de grandes entreprises qui expriment leur point de vue sur le métier de façon très instructive.


Pour compléter les informations que « les règles d’or du lobbying » fournissent, nous avons interrogé une lobbyiste pour les intérêts économiques d’une région de France, active auprès des institutions européennes :

Serait-il souhaitable de professionnaliser plus strictement le milieu du lobbying pour éviter qu’il y règne un amateurisme nuisible à sa réputation ?

On peut certes améliorer la formation … à condition toutefois qu’il en existe une. Les écoles de lobbying sont récentes et peu nombreuses. Le lobbying dépend également beaucoup de la culture de celui qui le pratique. Pour aller dans le sens des idées reçues, les anglais le pratique de façon très différente des français, par exemple. Le procédé est beaucoup mieux accepté et reconnu dans les pays anglo-saxons qui en ont une longue tradition. Dans les pays du sud de l’Europe, on confond souvent le lobbying avec le clientélisme et les « dessous de table », la corruption. Le problème n’est ni le lobbying ni la corruption. Il faut simplement punir les agissements contraires aux lois. Le lobbying transparent est généralement celui pratiqué auprès des institutions de l’Union européenne.

Les décideurs sont sur-sollicités par les lobbyistes, d’après l’ouvrage. Comment ressentez-vous cela dans votre pratique ?

Pour aller à l’encontre de cette affirmation, on peut dire que les décideurs sont également demandeurs. Les lobbys leur fournissent un grand nombre d’informations en provenance du terrain car ils sont souvent très connaisseurs sur des sujets précis et servent de relais de transmission

L’ouvrage conseille aux lobbyistes de traduire leurs objectifs dans une structure la plus proche possible d’un amendement. Voit-on dès lors les décideurs reprendre tels quels les amendements proposés par les lobbyistes ?

Oui, il arrive que nos propositions d’amendement soient reprises tels quels par les fonctionnaires européens mais c’est alors l’aboutissement d’un travail de plusieurs mois, basé sur des dossiers complets, des études. Un parlementaire accepte de prendre à son compte un amendement tel quel, que si la rédaction lui convient et surtout, s’il a été convaincu par l’argumentaire qui l’accompagne. Cela prend beaucoup de temps. Je n’ai jamais vu un fonctionnaire accepter de suite une proposition d’un lobbyiste et le lobbyiste n’approche pas le fonctionnaire avec un amendement tout prêt en main. Les relations entre fonctionnaires et lobbyistes sont très consciencieuses, très prudentes car il en va de leur réputation respective. De plus, le parlementaire n’est pas lobbyé par un seul cabinet, les autres lobbys font également valoir leur point de vue et il décide seul.

Le projet de règlement de la Commission sur la protection des données privées et les fortes pressions des lobbyistes dans ce dossier semble illustrer que le travail de lobbying consiste parfois à vider de leur substance le travail règlementaire ?

Encore une fois, le travail du lobbyiste n’est pas de défaire ce que fait le politique mais de l’aider à le faire mieux ou du moins, en tenant compte des intérêts en présence. L’intérêt de l’Etat, qui est parfois soumis à de très fortes pressions, n’est pas toujours l’intérêt du plus grand nombre. Là où l’on pourrait se poser des questions, c’est comment les Etats ont laissé à certaines entreprises, comme dans le secteur du tabac, un pouvoir énorme et une capacité d’influence qui les dépassent complètement.

Ne faut-il pas une régulation du lobbying par secteur (santé publique, énergie, nucléaire) ?

Une sectorisation serait difficile à mettre en place, tout simplement parce que plusieurs secteurs se chevauchent. D’autre part, quand on parle de lobbying, on pense surtout aux entreprises privées alors que de nombreux groupes d’influence représentent des intérêts régionaux, des organismes publics, si bien que le lobbyiste se trouve parfois des deux côtés de la barrière, du côté des fonctionnaires et du côté des lobbyistes. Par exemple, en tant que représentant des intérêts d’une région française, c’est parfois Paris qui nous appelle au secours car il ne sait pas comment se défendre sur le plan juridique auprès de la Commission. Dans ces cas-là, nous ne représentons plus notre groupe d’intérêts en particulier mais l’Etat français tout entier.

Florence Daury

Voir également à ce sujet l’article d’Alexandre Piraux, "La face cachée des démocraties : le pouvoir des lobbies, qui gouverne ?"